Taux d’intérêt, Chine et technologies financières : que nous réserve l’avenir?

On le sait, essayer de prédire l’évolution de la conjoncture est un vain exercice. Heureusement, on peut compter sur les analyses éclairées de spécialistes comme Sébastien Mc Mahon.

À titre de gestionnaire de portefeuille sénior, Fonds diversifiés, et d’économiste à iA Groupe financier, M. Mc Mahon a écrit de nombreux articles sur des questions économiques qui touchent les Canadiens. Nous lui avons donc demandé comment il entrevoyait les cinq à dix prochaines années de divers points de vue : risques de récession, taux d’intérêt, tendances en matière de placement. Voici ce qu’il avait à nous dire.

1.Comment en êtes-vous venu à faire carrière en économie, et comment voyez-vous la profession évoluer à l’ère du numérique?

Jeune, je cherchais sans cesse à approfondir ma compréhension du monde. Pourquoi les humains se comportent-ils comme ils le font? Comment la société réussit-elle à fonctionner aussi rondement alors qu’on peine souvent à s’accorder même avec ses proches? L’idée de faire de l’économie mon métier s’est progressivement imposée à moi. J’y voyais un domaine où je pourrais au moins comprendre un peu mieux les rouages du monde. La grande place qu’occupent les mathématiques dans cette discipline a aussi pesé très lourd dans la balance pour le fou des chiffres que je suis.

L’économie, comme d’autres sciences sociales, est en train, selon moi, de connaître une transformation positive très profonde depuis l’avènement des mégadonnées. Les sciences sociales cherchent à expliquer les comportements humains, l’une des choses les plus complexes qui soient dans l’univers connu. À la blague, je rappelle toujours à mes amis qui travaillent dans les sciences « dures » que si l’eau bout à 100 degrés Celsius, les humains, eux, ne réagissent pas tous de la même façon à une situation donnée! Les économistes ont construit de leur mieux, au cours des siècles derniers, des modèles et des théories qui nous aident à comprendre les comportements de masse, et nous avons enfin les données qu’il faut pour mettre leurs hypothèses à l’épreuve à très petite échelle. Des découvertes importantes sont faites et, pour les économistes, mieux comprendre les comportements humains, c’est devenir de meilleurs investisseurs.

2. Quels événements récents ont le plus façonné votre perspective actuelle sur l’économie?

Sans hésiter, je réponds la montée du populisme, qui a mené à l’élection d’un homme comme Donald Trump à la présidence des États-Unis et aux tensions commerciales qui en ont découlé.

L’histoire récente de la croissance économique est en fait assez simple.

Au cours des 70 dernières années, la croissance a eu trois moteurs : d’abord, un boom démographique, ensuite, la mise au point de technologies qui ont profondément transformé notre quotidien et la manière dont les biens sont fabriqués et transportés et, enfin, la mondialisation.

Les deux premiers moteurs jouent aujourd’hui des rôles de moins en moins grands; la croissance démographique dans le monde développé a énormément ralenti, et nous avons déjà exploité les moyens technologiques qui pouvaient le plus améliorer notre productivité.

Quant à la mondialisation, ce système international d’échanges commerciaux fondé sur la spécialisation de la production des biens et services, elle est maintenant engagée en marche arrière. Certes, elle a stimulé la croissance, mais elle a aussi accentué les inégalités et favorisé des méthodes de production non éthiques, ce qui a alimenté la montée du populisme dans les sociétés développées.

Comme être humain en premier lieu, et comme économiste en deuxième lieu, je comprends parfaitement les origines du populisme et le fait que la croissance doive profiter au plus grand nombre. Je m’inquiète toutefois de voir le populisme mener au nationalisme, et d’anciennes hostilités ressurgir (qu’on pense notamment à la relation entre le Japon et la Corée du Sud). Les conséquences économiques pourraient s’aggraver si la collaboration entre les États cédait la place au conflit, si la confiance était gravement entamée et si, conséquemment, la troisième locomotive devenait plutôt une entrave à la croissance.

3. Quelles sont les probabilités de récession pour le Canada, les États-Unis et l’Europe à court terme? À quoi pourrait ressembler la prochaine récession?

Notre scénario de base ne modélise pas de récession à court terme, mais les probabilités augmentent. Nous pensons que l’Allemagne se déclarera bientôt en récession technique, après avoir vu son économie se contracter aux deuxième et troisième trimestres.

Il est toujours risqué de se prononcer, mais je ne vois pas se dessiner pour le moment de graves déséquilibres financiers qui seraient de nature à nous replonger dans une crise comme celle de 2008. Nous sommes aujourd’hui dans une période de croissance modérée, où le fonctionnement du monde ne concorde plus avec les cycles d’emballement et d’effondrement qui ont prévalu pendant des décennies. Cela signifie que les risques d’une surchauffe de l’économie suivie d’une forte contraction sont assez faibles. Je m’attends donc à ce que la prochaine récession soit bénigne (si tant est que c’est possible), et non qu’elle marque les annales comme la précédente.

4. Quel rôle voyez-vous la Chine jouer dans l’économie mondiale au cours de la prochaine décennie, indépendamment de l’issue de la guerre commerciale sino-américaine?

Au cours des dix prochaines années, la Chine deviendra la première économie mondiale. Qu’on le veuille ou non, elle ravira le leadership mondial aux États-Unis. Je pense que la Chine imposera progressivement un nouvel ordre mondial, avec une vision différente de celle à laquelle sont habitués les Occidentaux. L’économie chinoise est une économie contrôlée, moins axée que les nôtres sur le court terme.

Il faut s’attendre à ce que la Chine affirme son leadership sur la scène géopolitique et qu’elle essaie d’étendre au reste du monde l’ascendant qu’elle exerce déjà sur l’Asie.

5. Jusqu’où les banques centrales pourraient-elles abaisser les taux d’intérêt, et qu’arriverait-il si les taux baissaient trop bas ou remontaient trop rapidement?

Il est difficile de dire où se situe le plancher, mais un consensus semble se dégager sur le fait que le « taux d’inversion de tendance », en deçà duquel l’économie commencerait à pâtir, ne serait pas très loin des taux actuels. Il est donc de plus en plus largement admis que les banques centrales risquent d’avoir à peu près épuisé leur arsenal à ces niveaux.

Si les taux d’intérêt se mettaient à monter de manière désordonnée, l’effet sur les marchés serait sans doute négatif, car cela minerait la confiance des investisseurs. Ceux-ci devraient alors revoir leur modèle de valorisation pour chaque catégorie d’actif, y compris les actions, et la prime de risque pourrait devenir trop élevée. Une montée des taux à des niveaux plus soutenables pourrait donc être une bonne chose, mais à la condition qu’elle se fasse dans l’ordre.

6. En matière de placements, quelles grandes tendances façonneront selon vous les marchés mondiaux au cours de la prochaine décennie?

La multiplication des fonds négociés en Bourse (FNB) et d’autres instruments d’investissement passif est appelée à se poursuivre. C’est donc dire que seuls les gestionnaires capables de dépasser durablement les marchés survivront.

Notre travail, comme gestionnaires, est de prendre les meilleures décisions de répartition de l’actif et de les appliquer avec un maximum d’efficience. Il ne faudra donc pas s’étonner de voir des gestionnaires comme nous inclure de plus en plus de produits dérivés dans leurs fonds.

7. On entend beaucoup dire que la présidence Trump joue sur l’économie. Dans quelle mesure les politiciens influencent-ils vraiment ce qui se passe sur les marchés?

Le trumpisme crée de l’incertitude. Et quand l’incertitude augmente, les entrepreneurs sont moins enclins à embaucher du personnel, ce qui, avec le temps, finit effectivement par causer du tort à l’économie. Comme investisseurs, nous sommes sans cesse à cinq minutes d’un tweet pouvant faire basculer les marchés dans un sens ou dans l’autre. Nous devons donc redoubler de prudence dans nos décisions de placement.

8. Dans quelle mesure l’économie américaine influe-t-elle sur les marchés canadiens?

Énormément! Les États-Unis demeurent le premier partenaire commercial du Canada, et il est vrai, comme le veut l’adage, que si le pays de l’Oncle Sam tousse, le Canada attrape le rhume. Le marché boursier canadien est fortement axé sur l’énergie et les services financiers, deux secteurs sensibles à la conjoncture mondiale. L’indice composé S&P/TSX est aussi très sensible à l’ouverture et à la fermeture au risque, et les chiffres sur l’économie américaine pèsent plus lourd dans la balance que les chiffres canadiens.

9. Comment s’orientent les placements dans le secteur de l’énergie, et comment entrevoyez-vous l’évolution des prix du pétrole?

Étant donné l’importance accordée aux critères ESG (environnement, responsabilité sociale et gouvernance), le secteur pourrait être sous-détenu structurellement. Surtout les titres des producteurs de pétrole issu des sables bitumineux, perçu comme plus polluant que celui des autres producteurs mondiaux.

Avec l’accroissement de la production de pétrole de schiste, le marché est plus susceptible de connaître des excédents que des pénuries au cours des années à venir, si bien que les prix devraient stagner ou baisser. Si l’on ajoute l’enrichissement de l’offre de véhicules électriques, on peut se poser des questions sur la valeur terminale d’un investissement dans le secteur de l’énergie.

10. Que faut-il surveiller du côté des technologies?

De nombreuses tendances portent le secteur des technologies en ce moment. À mon avis, il y en a quatre grandes à surveiller.

Primo, comme l’a prédit Marc Andreessen, « les logiciels sont en train de dévorer le monde », des géants comme IBM s’orientant aujourd’hui vers les services plutôt que le matériel. Secundo, la technologie 5G devrait fortement stimuler les dépenses d’investissement et l’intérêt des investisseurs l’an prochain. Tertio, les entreprises de technologies financières mobilisent beaucoup l’attention actuellement, parce qu’elles commencent lentement à gruger les profits des grandes banques. Quarto, la fabrication de semiconducteurs et l’expansion du marché des véhicules électriques devraient rester des thèmes dominants pendant plusieurs années.

Sébastien Mc Mahon est gestionnaire de portefeuille sénior, Fonds diversifiés, et économiste à iA Groupe financier. Il agit aussi à titre d’économiste principal et siège au comité de répartition des actifs du Groupe. De plus, il est membre du conseil d’administration de l’Association des économistes québécois et d’autres organisations financières.

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