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Les bons côtés de la pandémie

Entretien avec l’urbaniste Jennifer Keesmaat

L’avenue Danforth bourdonnait d’une activité particulière en ce vendredi soir alors que je rentrais à vélo, après un spectacle d’humour en distanciation physique, qui se tenait à Bickford Park. La cause de cette effervescence était inhabituelle. L’avenue était parsemée d’employés de la ville, occupés à décharger des dizaines de jardinières de grands camions, pour les aligner le long de pistes cyclables fraîchement délimitées à la peinture. Je rêvais de ce moment depuis des années.

Depuis six mois, on nous inonde de témoignages sur les effets dévastateurs de la COVID-19. Cette pandémie a pourtant de bons côtés, qui passent malheureusement inaperçus. Comme l’explique l’urbaniste Jennifer Keesmaat « à cause de la pandémie, notre quotidien a commencé à changer fondamentalement et nous avons constaté qu’il est possible d’améliorer la qualité de vie en ville ».

Jennifer se passionne pour la création d’espaces qui favorisent l’épanouissement de chacun. Elle s’est donc tout naturellement spécialisée dans les stratégies d’urbanisme qui profitent à tous les citoyens (et non à une partie de la population) et qui améliorent le paysage urbain.  Le cynique qui sommeille en (presque!) chacun de nous dira que ce n’est tout simplement pas réaliste et que notre pouvoir d’action a ses limites. Pourtant, les efforts d’innovation qu’il a fallu déployer pour faire face à l’ouragan COVID-19 ont démontré le contraire. Le vent est en train de tourner.

Je dois bien l’avouer, j’étais dans le camp des pessimistes avant d’avoir cette conversation avec Jennifer, qui m’a laissé entrevoir les occasions qui s’offrent à nous si nous acceptons d’y croire. Voici un résumé de notre conversation.

LC : En quoi cette pandémie a-t-elle modifié notre conception des espaces urbains?

JK : Pour réinventer les espaces urbains, il faut réfléchir différemment à la façon d’adapter l’espace existant. Nous devons repenser l’espace et les villes. La pandémie a mis en évidence la nécessité d’accroître l’espace public et de revoir les options de mobilité. Comment faut-il s’y prendre? Plusieurs villes montrent l’exemple : Milan, Paris, Londres et New York.

La plupart des villes consacrent 25 % de leur terrain au réseau routier. Des villes comme Montréal ont su restituer cet espace aux dîneurs, aux cyclistes et aux piétons, et ce, en très peu de temps. Aujourd’hui, Montréal compte la plus forte proportion de cyclistes par habitant au Canada. Ici, à Toronto, les données sur les services de vélopartage montrent que ce mode de transport gagne en popularité chaque hiver depuis deux ou trois ans. Cela prouve que si l’on aménage des pistes cyclables sûres, praticables en toute saison et si l’on donne accès à des vélos, les citadins continueront d’utiliser ces infrastructures tout au long de l’année. Je dirais que nous avions déjà commencé à revoir notre utilisation de l’espace dans les villes et que la tendance s’est accélérée parce que nos besoins ont changé dans un monde en pandémie.

LC : Comment les infrastructures urbaines évolueront-elles, à long terme?

JK : Il faut s’attendre à des changements importants. Nous sommes plus sensibles aux questions d’espace et d’hygiène que par le passé. Les espaces verts sont à présent reconnus comme essentiels à notre santé et non plus comme une frivolité. Aujourd’hui plus que jamais, le transport collectif est considéré comme un service essentiel, mais notre tolérance pour les bus et les rames de métro bondés n’est plus la même. Heureusement, la technologie nous permettra d’améliorer le transport collectif, que ce soit pour gérer le flux des usagers ou le risque de contagion. Par exemple, le métro de Londres a mis au point un désinfectant que l’on peut pulvériser sur les surfaces et dont l’efficacité peut durer jusqu’à 30 jours. Les exploitants ne veulent pas que leur service soit associé à une éclosion. Ils sont proactifs, installent des systèmes de ventilation perfectionnés et renforcent leurs procédures sanitaires. Il est également probable que de nouveaux protocoles seront mis en place par le gouvernement.

LC : La pandémie a eu des répercussions diverses sur les travailleurs. Pouvez-vous me parler des aspects qui vous inquiètent?

JK : Je réfléchis aux changements qui se dessinent pour la population active. Selon les prévisions, 50 % des emplois perdus durant la pandémie ne seront pas récupérés. Les entreprises qui ont réduit leurs activités ou mis un frein à leur croissance décideront peut-être de restreindre leur taille pour éviter les pertes.

Par ailleurs, la séparation travail-maison s’estompait de plus en plus du fait des technologies et la pandémie a accentué cette tendance. Travailler de la maison est un avantage pour beaucoup, mais pour certaines personnes, cela présente de nouveaux défis. Les femmes, en particulier, doivent jongler avec les responsabilités de garde d’enfants et de soins aux aînés. Puisque les femmes continuent de gagner en moyenne moins que les hommes, elles ont dû quitter leur emploi dans une plus grande proportion que les hommes. Qui plus est, la majorité des emplois perdus appartenaient à des secteurs à prédominance féminine. En juillet, Recherche économique RBC nous informait que la pandémie avait balayé 30 années de progrès dans l’avancement des femmes au travail en seulement quelques mois. Autre fait intéressant à noter, la participation des femmes au marché du travail a chuté an avril, s’établissant à 55 % pour la première fois depuis le milieu des années 1980. Ces données montrent qu’il est urgent de repenser entièrement les services de garde et l’accès à la scolarisation durant la pandémie.

LC : Quelles sont les répercussions de la pandémie sur le secteur de l’habitation canadien et quelles mesures devons-nous prendre dans ce domaine?

JK : Ceux qui avaient de longs trajets entre la maison et le travail avant la pandémie et qui ont eu la chance de conserver leur emploi et de travailler de la maison ces derniers mois ont constaté qu’ils avaient plus de temps libre. Si nous voulons dire adieu à ces longs allers-retours entre le travail et la maison, l’urbanisme jouera un rôle crucial.

Les tendances de l’immobilier s’en ressentiront. Au moment de choisir leur lieu de vie, bien des gens pourront faire des choix qui leur étaient inaccessibles jusqu’ici. Cela exercera inévitablement des pressions sur les villes, qui devront améliorer la qualité de vie en se concentrant sur la culture, les pistes cyclables, l’accès à la nature et la propreté de l’air. Les villes possèdent d’excellentes ressources en cas de crise, comme les hôpitaux et les organismes de santé publique, qui peuvent faire pencher la balance au moment de choisir un lieu de résidence.

Il est déjà clair que l’abordabilité du logement restera un enjeu important à l’échelle du pays, dans les grandes villes comme dans les petites. L’accès à des logements locatifs sûrs, stables, abordables et de qualité est insuffisant et je suis convaincue que nous verrons apparaître de nouvelles conceptions et de nouveaux modèles de mise en œuvre au cours des prochaines semaines et des prochains mois.

LC : Les changements que nous observons vont-ils durer? La vie d’avant la pandémie reprendra-t-elle son cours?

JK : Si je me fie à trois conversations que j’ai eues récemment, je dirais que c’est peu probable. Tout d’abord, j’ai discuté avec un maire de la région du Grand Toronto qui dispose du budget nécessaire, mais qui souhaite donner aux employés la possibilité de faire du télétravail plutôt que de construire un nouvel immeuble. De nombreuses entreprises ont la même réflexion : le maintien des employés en télétravail représente un gain financier important. En fait, tout le monde y gagne.

J’ai aussi discuté avec un collègue, qui est associé dans une société de gestion de placements. Deux mois après le début de la pandémie, il a été impressionné de voir que son équipe était tout aussi productive en télétravail qu’au bureau. Pendant cette période, il a sondé les employés qui continuaient de payer leur place de stationnement pour voir combien d’entre eux souhaitaient revenir au bureau à temps plein. Ayant lui-même renoncé à sa place de stationnement, il a encouragé les membres de son équipe à l’imiter s’ils préféraient rester en télétravail. La plupart des employés l’ont suivi et ont annulé leur stationnement, estimant que le télétravail deviendrait la règle plutôt que l’exception.

Un autre collègue, qui est avocat dans le secteur public, m’a raconté qu’avant la pandémie, tous les dossiers étaient confidentiels et inaccessibles en dehors du bureau, mais que tout le système de fonctionnement de l’équipe a été repensé et que tous les employés peuvent désormais travailler de la maison. De nombreuses organisations ont investi dans de l’équipement et des processus, qu’elles ont bien l’intention de rentabiliser, donc pas question pour elles de revenir à leurs anciennes façons de faire. En conclusion, pas de retour en arrière et les choses continueront d’évoluer.

LC : Quel serait l’élément incontournable de votre ville de rêve?

JK : À la base, une ville réussie est un lieu où se mélangent les types d’habitations, les profils socio-économiques et les tranches d’âge. C’est réalisable si nous concentrons nos efforts sur l’accès au logement et si nous augmentons l’offre d’unités locatives. C’est non seulement essentiel à la cohésion sociale, mais aussi au développement économique et à l’égalité des chances.

Cela dit, si je devais doter ma ville idéale d’une caractéristique amusante, ce serait la trottinette électrique. En ville, elles sont un excellent complément à l’aménagement de quartiers propices à la marche. En 2017, j’ai séjourné à Lyon, en France, et j’ai été un peu surprise de voir passer des gens en tenue de bureau, campés sur leurs trottinettes électriques. J’ai constaté que ce mode de transport était un pilier du réseau public. Dans ma ville idéale, les trottinettes auraient des couloirs réservés et seraient la clé de voûte de la mobilité urbaine. Vous imaginez le plaisir de se déplacer ainsi?!

Je suis partant pour la ville aux trottinettes, Jennifer… à condition que les couloirs réservés soient ornés de jardinières, comme sur l’avenue Danforth!

Lucy Conte, Gestionnaire de contenu, Conseillers T.E. Toronto

Jennifer Keesmaat est cheffe de la direction de Keesmaat Group. En collaboration avec les responsables municipaux et politiques du monde entier, elle s’est donné pour mission de promouvoir le changement transformationnel dans les villes. Ancienne urbaniste en chef de la Ville de Toronto, elle est chercheuse émérite en résidence en études d’urbanisme à l’Université de Toronto.

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