Des semaines où des décennies se produisent

Hier a marqué une sorte de tournant pour l’indice S&P 500, comme pour la plupart des autres indices boursiers, mettant fin à une période de trois mois au cours de laquelle le marché américain a chuté de 34 % en 33 jours depuis son sommet record du 19 février et récupéré la moitié de ces pertes ces trois dernières semaines. « Il y a des décennies où rien ne se passe et des semaines où des décennies se produisent. » Cette citation de Vladimir Lénine décrit bien le sentiment des investisseurs durement éprouvés pendant cette période.

Que va-t-il se passer maintenant? En ce moment, les actions approchent d’un niveau critique qui a offert une résistance à deux reprises au cours du dernier mois, freinant leur progression. Encore une fois, les actions de l’indice S&P 500 se heurtent à un niveau technique étroitement surveillé de 3 000 points, qui est aussi sa moyenne mobile de 200 jours. Bien que ce niveau et cette moyenne mobile n’aient aucune signification sur le plan fondamental, ce seuil de résistance constitue probablement une barrière psychologique importante pour de nombreux investisseurs, qui surveillent de près les actions pour voir si elles feront marche arrière ou si elles réussiront à franchir ce niveau pour poursuivre leur ascension. Le marché s’est fortement redressé depuis son creux de 2 237 points atteint le 23 mars, mais stagne depuis un mois à l’intérieur d’une fourchette étroite comprise entre 2 800 et 2 950 points.

Étroitesse de la fourchette de négociation du S&P 500

Source : Bloomberg

Le catalyseur à court terme qui pourrait aider l’indice S&P 500 à franchir le niveau de résistance de 3 000 points de manière convaincante viendra probablement des manchettes sur le développement d’un vaccin contre la COVID-19. Cependant, ces manchettes ne produisent pas de remontées durables comme en témoigne le repli survenu hier en fin de séance, lorsque des questions ont été soulevées au sujet du vaccin expérimental contre le coronavirus mis au point par la société de biotechnologie Moderna.

Les données fondamentales ne seront pas l’élément catalyseur d’une remontée du marché. Même si la valorisation n’est pas un bon outil pour anticiper les mouvements du marché, l’indice S&P 500 affiche un ratio C/B prévisionnel de 21, soit son plus haut niveau depuis décembre 2000. Les actions sont chères. La combinaison de la chute de 21 % des bénéfices estimatifs pour 2020 des sociétés de l’indice S&P 500 avec la forte remontée boursière du dernier mois a suscité de grands espoirs quant à une remontée en V des bénéfices l’année prochaine. Les mesures monétaires extraordinaires que la Réserve fédérale américaine a prises pour ramener les taux d’intérêt à zéro et l’anticipation du développement d’un vaccin constituent assurément un puissant antidote contre les valorisations élevées.

Ratio C/B prévisionnel de l’indice S&P 500

Source : Bloomberg

Par ailleurs, le marché a déjà intégré les nouvelles concernant les bénéfices de sociétés au cours du dernier mois, plus de 90 % des sociétés de l’indice S&P 500 ayant déjà publié leurs résultats. Par conséquent, le marché aura peu de données fondamentales à se mettre sous la dent au cours des prochains mois. Comme je l’ai écrit dans ma dernière publication sur le blogue, nous nous attendions à des commentaires plutôt sombres de la part des dirigeants durant cette période de publication des résultats, en raison de la vive incertitude créée par la paralysie de l’économie. Toutefois, certains d’entre eux ont affiché un optimisme qui avait de quoi surprendre. Voici quelques exemples de commentaires plutôt optimistes des dirigeants de quelques entreprises détenues dans le fonds américain de dividendes Leon Frazer :

Mastercard : « Je vous dirais que nous en sommes au début d’un processus de normalisation, comme nous l’appelons… L’amélioration tendancielle s’est poursuivie durant les deux premières semaines de mai… Il semble que le bond soit plus marqué aux États-Unis qu’ailleurs dans le monde… On le constate dans les réservations de chambres d’hôtel, c’est un début. »

Nike : « Notre vaste présence en ligne et nos solides capacités numériques nous aident beaucoup. Nous constatons une accélération de l’acquisition de nouveaux membres et de la demande numérique à l’échelle mondiale; le trafic et la popularité de nos applications de commerce sans fil et d’entraînement ont augmenté. Nous avons accru notre capacité d’exécution numérique pour répondre à la demande qui est plus élevée que prévu et qui fait contrepoids à la baisse des ventes observée dans les magasins appartenant à NIKE. »

Procter & Gamble : « Il y a deux jours, nous avons annoncé une majoration de 6 % de notre dividende, ce qui témoigne de ces résultats et de la confiance que nous avons dans l’avenir. Il s’agissait de la 64e hausse annuelle de suite de notre dividende et de la 130e année d’affilée au cours de laquelle P&G a versé un dividende. Ce sont d’excellents résultats pour la période de janvier à mars et depuis le début de l’exercice malgré des conditions très difficiles. »

La sous-performance des titres de valeur et l’écart de rendement considérable entre les titres de croissance et ceux de valeur ont fait couler beaucoup d’encre. Ce comportement semble en contradiction avec la reprise rapide de l’économie anticipée par le marché boursier. La domination des titres de croissance et le désintérêt des investisseurs pour les titres de valeur sont des signes d’une vision pessimiste de la croissance économique et des bénéfices de sociétés. Les investisseurs se sont tournés vers des champions de la croissance à long terme, comme les actions du groupe FAANG, notamment parce que ces sociétés sont en mesure de générer des revenus en croissance, quel que soit l’état de santé de l’économie.

D’habitude, lorsque les investisseurs sont optimistes à l’égard de la croissance économique, ils se ruent vers les titres de valeur sous-évalués et apportent un soutien à l’économie. Au cours de la période de deux mois pendant laquelle les actions américaines ont progressé de 30 % et les investisseurs ont anticipé une forte reprise économique dans la seconde moitié de 2020 et un rebond des bénéfices de sociétés en 2021, les titres de valeur sensibles à la conjoncture économique ont affiché un rendement nettement inférieur à celui des titres de croissance. Il faut donc en conclure que les investisseurs ne croient pas à une reprise en V de la croissance économique et des bénéfices de sociétés.

Croissance ou valeur

Source : Bloomberg

L’analyse des rendements par secteurs permet de tirer les mêmes conclusions. La technologie est le seul secteur américain qui a enregistré un rendement positif sur un an. Les secteurs des communications et des soins de santé affichent une légère baisse. Cela n’a rien d’étonnant, puisque ces trois secteurs comptent de nombreuses sociétés en croissance qui profitent de la paralysie de l’économie ou qui sont moins touchées par celle-ci. En outre, ces secteurs représentent plus de 50 % de l’indice S&P 500, ce qui explique en partie la domination des actions américaines sur celles des autres régions. Les secteurs les moins performants sont ceux de l’énergie, de la finance et des produits industriels, où l’on trouve un grand nombre de titres de valeur parmi les plus sensibles à la conjoncture économique et parmi ceux qui souffrent le plus en cette période de ralentissement économique.

Source : Bloomberg

Un changement à la tête du marché en faveur des titres cycliques comme ceux des banques, au détriment des titres de croissance, enverrait non seulement les bons signaux au sujet de la santé de la consommation et de l’économie en général, mais améliorerait aussi l’envergure du marché et aiderait le marché à franchir les niveaux de résistance psychologique ou technique. D’ici là, l’orientation à court terme des actions sera lourdement tributaire du développement d’un traitement ou d’un vaccin contre la COVID-19, le seuil de résistance à une future progression de l’indice S&P 500 se situant à 3 000 points.

Lieh Wang, Chef des placements
Conseillers T.E., une société membre de iA Conseil en placement inc.

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